Une scène de cul non simulée et filmée au téléphone portable. Voilà comment commence Bad Luck Banging or Loony Porn du cinéaste roumain Radu Jude, Ours d’Or de la Berlinale cuvée 2021 qui s’est déroulée virtuellement - Covid oblige. Cette introduction a de quoi désarçonner, et ce, à plus d’un titre. D’abord, parce qu’une séquence porno dans un festival huppé de cinéma ne va jamais forcément de soi ; ensuite et surtout parce que, dans l’intimité de notre foyer, nous aurions pu croire, en jongleur malhabile du net, avoir cliqué par inadvertance sur l’onglet Pornhub que nous gardions bien au chaud pour décompresser à l’issue d’un marathon festivalier de film d’auteurs. Cette (heureuse ?) coïncidence n’en est pas réellement une : Radu Jude a fait de son dernier film un portrait d’époque, la nôtre, connectée et masquée - le tournage s’est déroulé en plein été 2020 à Bucarest. Il s’agit d’un pamphlet incandescent qui se fiche bien des convenances sociales et cinématographiques, précisément parce qu’il dénonce leur caractère paradoxal et liberticide avec force. Et farce.

C’est ainsi qu’Emi (Katia Pascariu), professeure d’Histoire dans un lycée de la capitale roumaine, voit sa partie de jambes en l’air fuiter sur Internet. Angoissée à l’idée que ses collègues découvrent la sextape et cherchent à la faire virer, elle bat le pavé de Bucarest sans but. L’appareil suit scrupuleusement l’errance d’Emi avant de régulièrement s’en désintéresser pour vagabonder à son tour presque systématiquement en chemin inverse. Dans ces trajectoires à rebours, la caméra s’attarde ici et là sur les maux aigus du néolibéralisme qui gangrène le tissu social et urbain de Bucarest : des panneaux publicitaires pour produits de luxe surplombent des échoppes défraichies et fauchées, le traffic routier ne donne pas la priorité aux piétons jusqu’à les renverser dans leur espace dédié, les pubs jouent sans détour d’une imagerie sexuelle grivoise… Aux côtés d’Emi, et à sa périphérie, Radu Jude arpente avec grotesque une société bucarestoise hypocrite qui condamne notamment la sexualité de ses citoyens mais qui la laisse volontiers aux yeux de tous dans l’espace publique. En somme, une société qui marche franchement sur la tête.
Ce vagabondage continu en va-et-vient finit par buter subitement sur une longue séquence de montage d’images d’archives, poussée documentaire programmatique venue interrompre la fiction pour tenter de la recontextualiser. Très vite, les projets esthétiques et politiques du cinéaste se précisent : la fonction de professeure d’Histoire d’Emi et les nombreux panoramiques en sens inverse de la première partie du film font écho à un éternel retour de l’Histoire de la Roumanie, presque inexistante, comme effacée par les régimes autoritaires qui se sont succédés dans le pays jusqu’à la chute du mur de Berlin. L’histoire roumaine défile ainsi en trou de gruyère, percée de quelques images dont on ne sait si elles nous parviennent réellement du passé ou si elles sont contemporaines. Une légende souligne par exemple que des hommes jouent à un jeu rudimentaire, presque archaïque, basé sur le respect des fameuses distanciations sociales. Ce trouble, qui se règle sur des résurgences temporelles, fait rétrospectivement de la Bucarest de la première demie-heure une Babel corrompue, apparue à la fois ex nihilo et comme étant l’excroissance des régimes fascistes qu’on croyait passés.
Ce retour à l’Histoire de la Roumanie fonctionne d’ailleurs comme un rappel dans la dernière partie du film, dans laquelle le poste d’Emi, comme elle l’avait craint, est mis en jeu par ses collègues au sein de son lycée. Un rappel comme le moyen de se raccrocher aux branches et de raisonner ses collègues, croit-elle, aveuglés par des conceptions passéistes et délétères sur la vie privée et la vie publique, entre autres - et curieusement obsédés par la vie sexuelle de leur consœur qu’ils dénoncent pourtant avec force slut shaming. Cette dernière partie condense à elle seule les hypocrisies et vicissitudes sur lesquelles est fondée notre société contemporaine, par le biais d’un débat enflammé qui fait défiler les pires ordures et les pires idéologies, du parent d’élève nostalgique du régime militaire au prétendu défenseur progressiste qui se sert de son capital culturel pour réaffirmer son pouvoir sur les femmes. Un carnaval de bêtises qui culmine en acmé bouffonne si hallucinante, que la seule manière d’envisager la clôture du film ne pouvait être que de réagir avec une séquence justement hallucinée et fantasmatique, dans laquelle Emi, parcourue d’une rage vengeresse empruntée aux super-héros, emprisonne ses bourreaux dans un filet et leur enfonce par tous les trous possibles une sorte d’épée-godemichet.

Une fin qui indique que si notre société est pourrie jusqu’à la moelle, le salut reste encore et toujours le rire, aussi sidérant soit-il, élément tout à la fois perturbateur et ordonnateur de notre temps en crise.
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