Au musée de l'Orangerie jusqu'au 14/12/20
Tombent, tombent, les gouttes de pluie. Feuilles jaunes et rouges tapissant le sol. Les deux amants de Rodin, enivrés par leur baiser, ne semblent pas se préoccuper du froid environnant. L’automne définitivement installé sur la capitale, le musée de l’orangerie devient un havre réconfortant, procurant chaleur artificielle sur notre peau, poésie picturale devant nos yeux. C’est à l’étage inférieur, sous le calme plat des nymphéas, que nous entrons dans l’univers particulier de l’artiste Giorgio De Chirico.
Peintre italien du XXe siècle, il est le fondateur d’une peinture dite « métaphysique », c’est-à-dire, d’une peinture qui tente de transposer la réalité au-delà de la logique habituelle. Loin du réalisme, ce sont les idées qui priment et s’expriment à travers symboles et métaphores. Horloges, trains à vapeur, mannequin ou encore arcades, tout signifie, mais individuellement. Il n’y a pas de solution unique, de déchiffrage global de ses toiles, mais plutôt une compréhension d’éléments séparés. Les mannequins deviennent des évocations de la déshumanisation des hommes suite à la guerre, rails et trains deviennent des indices quant à la profession du père de Chirico, le mythe d’Ariane, enfin, devient le dépassement vers le surhumain.​​​​​​​
« L'art de ce jeune peintre est un art intérieur cérébral qui n'a point de rapport avec celui des peintres qui se sont révélés ces dernières années. Il ne procède ni de Matisse ni de Picasso, il ne vient pas des impressionnistes. Cette originalité est assez nouvelle pour qu'elle mérite d'être signalée. Les sensations très aiguës et très modernes de M. De Chirico prennent d'ordinaire une forme d'architecture. Ce sont des gares ornées d'une horloge, des tours, des statues, de grandes places, désertes ; à l'horizon passent des trains de chemin de fer. Voici quelques titres simplifiés pour ces peintures étrangement métaphysiques : L'Énigme de l'oracle, La Tristesse du départ, L'Énigme de l'heure, La Solitude et le sifflement de la locomotive » Apollinaire
Mais qu’est-ce donc que la métaphysique ? Terme grec, meta ta physika signifie par-delà la physique. Dans son Discours sur l’esprit positif, Auguste Comte écrit ; « la métaphysique tente surtout d’expliquer la nature intime des êtres, l’origine et la destination de toutes choses (…), mais au lieu d’y employer les agents surnaturels proprement dits, elle les remplace de plus en plus par des entités ou abstractions personnifiées. ». En ce sens, De Chirico utilise de nombreux symboles pour rendre sensibles des abstractions, des idées. Les objets les plus étudiés par la métaphysique sont ; l’âme, le monde et Dieu. Mais il faut toutefois noter que ces trois concepts renferment en eux-mêmes d’autres concepts, à l’instar des poupées russes. Si l’on parle du divin, il faut englober les questions sur l’existence, le destin, la vie et la mort. Tous les concepts intelligibles semblent donc pouvoir être étudiés par cette philosophie. Le temps qui passe est, par exemple, une notion très présente dans les tableaux du peintre italien. Mais il semble enrayé, dérangé. Les nombreuses horloges semblent s’être arrêtées, les ombres au sol ne représentent plus la position du soleil à l’heure indiquée, l’absence de présence humaine renforce le sentiment d’abandon, d’immobilisme, d’un temps déréglé. Les objets du passé côtoient un modernisme déshumanisé, mécanisé. La chronologie s’est essoufflée, tout est mélangé. L’homme qui dort de Pérec semble faire partie de la toile ; attendant « jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à attendre : que vienne la nuit, que sonnent les heures, que les jours s'en aillent, que les souvenirs s’estompent. ». Nous attendons devant le tableau, comme si quelque chose allait surgir. Mais cette chose ne vient pas. Et c’est toute la tragédie moderne des peintures de Chirico.​​​​​​​
Arrêtons-nous devant son Intérieur métaphysique avec phare. Membre de sa série de tableaux dits « intérieurs métaphysiques » et peinte lors de son séjour à l’hôpital de Ferrare lors de la Première Guerre mondiale, sa toile nous prend par surprise. Atelier déserté, toiles abandonnées, toute vie s’est retirée. Mélancolie d’un passé révolu, la mise en abîme est prégnante et met en avant la fonction salvatrice de l’art contre le pouvoir du temps. « De Chirico dit tout à la fois l’horreur devant la fuite du temps comme devant la boulimie de l’histoire, la revanche de l’espace contre le temps (…), la vie enfin réconciliée avec l’éternité, ne serait-ce que dans l’« éternité d’un moment ».
Seuls les instruments géométriques, accompagnés des pales en papier d’un moulin à vent jamais fabriqué, demeurent, solitaires. La toile du milieu paraît avoir été peinte par un autre artiste tant toute géométrie a disparu, tant la nature semble avoir repris ces droits. La figure du phare, étoile de terre sur la mer, annonce l’éclaircie, l’approche de la terre mère, face à la force des vagues. L’océan apparait comme un symbole métaphysique que Kant décrit en ces termes ; « vaste et orageux (…), empire de l’illusion, où maint brouillard, maints bancs de glace en fusion présentent l’image trompeuse de pays nouveaux, attirent le navigateur parti à la découverte, et l’entraînent en des aventures auxquelles il ne pourra plus s’arracher, mais dont il n’atteindra jamais le but ».
Tous les éléments de ce tableau sont faits pour perturber les limites entre le réel et l’illusion, pour nous porter à la réflexion. C’est une volonté du peintre que l’on retrouve dans la majorité de ces toiles. Loin de nous apporter des messages clairs, il joue d’une obscurité symbolique propre à l’élévation. De Chirico s’est fait voyant, il a atteint l’Inconnu, a suivi les préceptes de Rimbaud et tente de nous embarquer avec lui dans cette quête.
« Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit — et le suprême Savant — car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! ».​​​​​​​
Mais le trajet est encore long pour parvenir à déchiffrer toutes les peintures de Chirico. L’exposition de l’Orangerie nous permet de revenir sur ses pas, de pouvoir toucher du doigt cette figure sibylline, un temps admirée des surréalistes, louée par Apollinaire et dont l’héritage nous atteint encore aujourd’hui. Laissez-vous donc embarquer sur les flots de la folie d’un peintre, folie créatrice, folie d’un génie encore trop incompris…
« Être compris, ou ne l’être pas, est un problème d’aujourd’hui. Dans nos oeuvres également mourra, un jour, l’apparence de la folie pour les hommes, cette folie qu’ils y voient, car la grande folie, qui est celle qui n’apparait pas à tout le monde, existera à jamais et continuera de gesticuler et de faire des signes derrière l’écran inexorable de la matière. »
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