Vague vache (vache vague), Jacques Perconte

1. Introduction au fonctionnement de la compression numérique
« Compresser, c’est inventer des moyens de réorganiser et de simplifier la réorganisation, c’est analyser et synthétiser pour ouvrir et restituer. » (1)
            La numérisation des images vidéos fait apparaître de nouvelles problématiques de stockage et de transmission à cause du caractère extrêmement lourd des fichiers vidéos. Pour réduire le débit du signal vidéo des images numériques, la compression est venue jouer un grand rôle, permettant aux professionnels de l’image d’avoir accès notamment au « transfert des images plus rapide que le temps réel, au dérushage immédiat sur le terrain à partir de fichiers basse résolution » (2). Ce développement de la compression vidéo favorisa également l’essor des diffusions vidéos sur Internet, à des utilisateurs en simultané…
            Pour réduire le débit d’une vidéo sans que cela soit perceptible par l’œil humain, la compression numérique supprime et simplifie certaines informations de l’image. Une vidéo comporte des informations similaires dans la succession des images entre elles et la compression permet, en analysant ces redondances, de les coder, par exemple, de manière compacte. Et comme nous parlons de perception humaine, certaines informations comme des espaces colorimétriques imperceptibles par l’œil humain peuvent être également simplifiés, voire même supprimés.
            Parmi les différents algorithmes de compression, on retrouve des algorithmes dits « lossless » (sans pertes) qui ne suppriment aucune donnée et réduisent le débit en simplifiant les informations par blocs ; et les algorithmes dits « lossy » (avec pertes) qui permettent une plus grande réduction de débit, mais altèrent parfois l’image jusqu’à l’apparition « d’artefacts et de distorsions plus ou moins visibles »(3). Et ce sont ces altérations qui nous intéressent précisément, car si l’on s’éloigne d’une compression à visée transparente et que l’on s’aventure au travers des erreurs esthétiques du numérique, on trouve dans la compression, une grande source de matières et de formes dans laquelle le cinéma expérimental n’a pas tardé à puiser.

https://www.researchgate.net/figure/llustration-of-the-occurrence-of-compression-artifacts-a-blocking-artifacts-in-an_fig1_254756368

L’image ci-dessus présente deux défauts de compression comme l’effet de blocs et l’effet de bluring (flou). On peut également citer l’effet de halo (notamment autour des textes incrustés) ou le bruit de quantification (comme de la neige à certains endroits de l’image).
            Au premier abord, on peut trouver ces phénomènes disgracieux puisqu’ils semblent détériorer la qualité de l’image en dévoilant le support numérique de celle-ci. Pourtant, de nombreux artistes ont décidé de travailler ces altérations comme de nouvelles formes picturales des images numériques. Parmi ces artistes de l’expérimentation vidéo, le plus connu et sûrement le seul à avoir autant exploré la compression esthétique, demeure Jacques Perconte.
2. Jacques Perconte 
La notoriété de Jacques Perconte dans le milieu du cinéma expérimental ne fait plus aucun doute depuis quelques années. Il fait le tour du monde des festivals avec son film Après le feu en 2010, on lui consacre une rétrospective à la Cinémathèque en 2014, il travaille avec Leos Carrax sur une séquence d’Holy Motors, son œuvre est citée par Jean-Luc Godard dans Le Livre d’images
            Ce qui est tout de suite fascinant lorsque l’on découvre un film de Perconte c’est à quel point les images sont vivantes. Il ne cesse de le répéter dans ses entretiens ou interviews : il ne crée pas d’effets, il n’utilise que ce que les images ont à lui offrir. Il n’utilise donc pas le numérique pour construire une image de toutes pièces (comme certains types de cinéma d’animation ou d’effets spéciaux), mais il compresse les images elles-mêmes pour faire surgir ce qu’elles avaient d’enfoui. Avec Perconte, on constate à quel point les images numériques sont complexes et possèdent une source gigantesque de formes possibles ; il suffit de savoir les trouver et les manipuler. La vie se dessine alors quand la queue d’une vache chasse les pixels restants de l’image précédente (Vague Vache, 2012), puisque ce mouvement vivant est capturé par la caméra numérique et l’impression de réel nous saisit face au caractère si peu humain de la machine numérique. Le paradoxe est là et il impressionne : rendre vivantes les images informatiques, et ce, dans un geste purement cinématographique.

Mistral, Jacques Perconte, Collège des Bernardins, Paris, septembre-octobre 2014

(film génératif, exposition)

« Ma stratégie est d’explorer le potentiel de ces altérations, de voir comment en les amplifiant, en jouant de ces techniques d’économie et en en créant d’autres, je peux découvrir des chemins plastiques pour raconter cette histoire de l’image numérique du monde. » (4)
Perconte compresse pour laisser apparaître, il est à l’opposé de l’utilité première de la compression dans le système de production audiovisuel. Pour ce faire, il utilise la compression « lossless », ne supprimant aucune information de ces images, modifiant seulement leur organisation (5). Dans l’extrait de Mistral, on peut nettement apercevoir la construction en bloc des pixels de couleur. Il suffit d’imaginer que cette image était un paysage de forêt par exemple et que l’artiste en a modifié et simplifié les informations pour créer un tel tableau.
            Néanmoins, son travail ne s’arrête pas à de la simple compression. En fonction des images avec lesquelles il travaille, il multiplie souvent les compressions entre elles, les rassemble dans un compositing et compresse le tout pour homogénéiser. Chaque compression amène un degré esthétique singulier à l’image, pouvant être « plus liquide » ou « plus dure ».(6) C’est important de répéter qu’il ne recherche pas les effets, il travaille en fonction de l’image et réfléchit, grâce à sa sensibilité d’artiste, à ce que les images peuvent apporter d’elles-mêmes.
            Perconte est très souvent diffusé en salle, mais il expose également ses œuvres dans des galeries. Lors de ses expositions, il offre aux visiteurs des pièces qu’il appelle « génératives » puisque ces pièces se forment, se génèrent dans le temps de leur diffusion. Les images sont prêtes avant le lancement du programme, elles sont déjà compressées et le programme qui les diffuse les décompresse en leur donnant leur aspect final. Le programme « lit les images en boucle et travaille un montage calculé mathématiquement. » (7) Ses expositions ne sont pas des films avec un début et une fin (comme il peut les montrer en salle) et ici, les défauts de compression/décompression dépendent de la modalité de lecture de la vidéo.​​​​​​​
« L’algorithme a remplacé fusain et pellicule, Jacques Perconte est devenu le symbole de l’inventivité et de l’élégance artistique. »
Nicole Brenez, Vertigo, « Jacques aux mains d’argent », 2015​​​​​​​

Vache, Jacques Perconte

Et pour terminer, voici la vidéo d’un utilisateur qui a téléchargé la même vidéo YouTube mille fois, la compressionaltérant au plus haut point l’image et le son, jusqu’à supprimer l’humanité au profit du numérique : https://www.youtube.com/watch?v=icruGcSsPp0
Également le lien du film de Jacques Perconte : https://vimeo.com/36965859
(1)Jacques Perconte, Questions d’artistes, « Mistral : compressions dansantes de données vidéos montées à la volée », Collège des Bernardins, 2014
(2) Les secrets de l’image vidéo, Phillipe Bellaïche, Eyrolles, 7e édition, 2008, p. 263
(3) Ibid, p. 265
(4) Question d’artiste, Jacques Perconte, op. cit.
(5) Rencontre avec Jacques Perconte (2), « Technique et théorie », in https://www.critikat.com/panorama/entretien/jacques-perconte-2/ , entretien réalisé par Corentin Lê, 2017
(6) Ibid
(7) Ibid
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