
Harmattan (H) : Vous avez coécrit le scénario avec Benoît, comment s'est passée cette écriture à deux mains et d'où vous est venue l’idée du film ?
Laurenzo Massoni (L.M) : J’ai rencontré Benoît lors d’une formation de scénario. J’avais décidé de me réorienter vers la fiction et de quitter la publicité. Nous avions donc 4 semaines de théorie, puis un atelier sur 6 mois au cours duquel nous devions développer un projet. Nous étions un super groupe et je me suis très bien entendu avec Benoît. Alors qu’on travaillait sur l’exercice du pitch, il a proposé l’histoire d’une femme qui montait dans un arbre. Il avait eu cette idée avec notre intervenant scripte doctor. Je lui ai tout de suite fait part de mon envie de réaliser son projet. Le temps a passé, et plus d’un an après, il m'envoie une première version.
Je ne la trouve pas très bonne, mais je continue de croire que l’idée est vraiment bien. Je lui dis qu’il faut qu’on réécrive son scénario. Nous sommes donc partis sur deux mois d'écriture avec un rythme d'une à deux rencontres par semaine pendant deux à quatre heures. Nous avons complètement épuré et simplifié le scénario.
Toute l'astuce a été de trouver comment la faire monter dans l’arbre, quelle en était la raison et pourquoi elle ne pouvait pas redescendre. Après avoir écumé de nombreuses possibilités, nous en sommes arrivés à cette histoire très simple, d’une femme qui grimpe dans l’arbre pour capter un réseau avec son téléphone.
Nous nous sommes inspirés des différentes étapes du deuil pour construire son ascension. Du déni à l’acceptation, en passant par la colère et les négociations. Bien sûr ce n’est pas littéral, ça ne se voit pas de manière explicite, mais ça nous a guidés pour construire les étapes qu’elle traverse.
H : Combien de temps vous a pris la préparation du film ?
L.M : La production a commencé un an avant le tournage avec la recherche de subventions. Nous avons été subventionnés par la région Bourgogne et, fort de ça, nous avons déposé le projet à France 3 qui a mis six mois à répondre. Entre-temps, nous avions également soumis notre dossier au CNC. Ils nous ont demandé d’apporter des modifications au scénario : dans les faits, ils reçoivent environ 200 scénarios, ils en sélectionnent 10 et les 2 suivants se voient demander une réécriture. Par rapport à notre scénario, ils nous ont dit qu’il manquait quelque chose concernant les enjeux de la femme. Dans la version antérieure en effet, juste avant de monter dans l’arbre, elle disait adieu à quelqu'un au téléphone puis montait en haut de l’arbre. Mais on ne comprenait pas ce qui se passait, pourquoi elle montait et ce qu’elle ferait si elle redescendait. Les intentions du personnage n’étaient en effet pas claires, mais nous n’avons pas voulu l’entendre. Nous étions dans une vision poétique et ne voulions pas expliquer ses décisions. Nous avons malgré tout proposé une réécriture, mais elle n’était pas aboutie. Nous n’avons donc pas obtenu la subvention du CNC. Lorsque nous l’avons proposé à France 3 nous avons eu le même retour, il fallait faire des améliorations. Cette fois-ci, nous les avons écoutés. Nous avons travaillé sérieusement et pris en compte leurs suggestions. C’est à ce moment-là que m’est venue l’idée de la fin : elle regarde son téléphone et voit son portrait avec une tronçonneuse, juste après avoir remercié l’arbre. Ce n’est pas la partie la plus réussie ni la plus compréhensible du film, mais ça nous a permis d’obtenir l’aide de France 3. Réussir à financer le projet a donc pris beaucoup de temps.
Pendant le confinement, j'ai appelé mon producteur, Quentin Molina, qui me proposait de tourner au printemps prochain. Par expérience, si nous faisions ça, l’énergie allait se diluer, trop de temps aurait passé. J’ai mis un peu la pression au producteur, et il a fini par accepter que nous tournions plus tôt. C'était son premier projet et il a vraiment assuré, il a fait une énorme boulot et nous a permis d'avoir une super équipe !
Nous sommes ensuite partis faire des repérages dans toute la Bourgogne et la Franche-Comté. Nous avons trouvé notre lieu dans le Morvan, c’était comme une évidence pour moi. En juin, nous avons commencé à réunir l'équipe. Mon avantage est de connaître pas mal de monde dans le milieu. Les machinos-cordistes avaient notamment travaillé sur le film Amazonia et avaient passé trois mois au Brésil dans les arbres, mon projet ne leur faisait absolument pas peur. Mon chef opérateur est celui avec qui je travaille depuis mon premier court-métrage, il avait accès à une boîte de location qui nous a loué le matériel pour presque rien. L’équipe déco nous a plantés deux semaines avant le tournage. Sur un coup de tête, le producteur appelle Anne Seibel, une chef déco nommée aux Oscars pour Midnight in Paris de Woody Allen. Elle a l’habitude de travailler sur un court-métrage tous les ans, mais cette année elle était libre. Il s’avère qu’elle habite à dix minutes du lieu de tournage et a accepté de participer à mon projet avec toute son équipe. La comédienne, Jeanne Arènes est l’amie d’une amie. J'avais été premier assistant sur un court métrage dans lequel elle jouait le rôle principal et nous avions bien sympathisé. Elle a reçu un Molière pour sa performance dans Le cercle des illusionnistes d’Alexis Michalik. Notre ingénieur son, lui, fait de l'alpinisme et travaille dans le documentaire. Nous avons donc réussi à composer une magnifique équipe.
Nous avons fait des repérages avec la comédienne pour monter dans l'arbre le 28 juillet, on ne comptait tourner que le 20 août. Tout s'est super bien passé, elle se sentait en confiance avec ceux qui devaient l’assurer. Nous sommes montés jusqu'à 26 mètres pour repérer les lieux.
Il a fallu faire des ajustements par rapport au scénario : lorsqu’on a écrit, nous pensions à un arbre idéal, mais certaines branches se trouvaient être trop proches ou trop écartées, ce n’était pas évident.
Après les repérages, il me restait deux semaines pour faire mon découpage. C’était très compliqué. Normalement, un découpage il faut le penser en termes de gros plans, d’inserts, de masters, etc. Tout ce qui peut permettre d'avoir de la matière au montage. Malheureusement sur ce projet, on ne pouvait pas fonctionner comme ça. Nous ne pouvions pas faire de master à cause des cordes. J'avais pensé mon découpage de manière à faire un plan large et un plan serré sur chaque scène.

H : Combien de temps a duré le tournage ?
L.M : Nous sommes restés une semaine sur place pour quatre jours de tournage. Malheureusement, nous avons eu un peu de mauvais temps et n’avons pu faire que trois jours et demi de tournage.
Le samedi et le dimanche nous sommes arrivés sur place avec la déco pour récupérer tout le matériel. Le lundi, pendant que tout le monde arrivait, j’étais avec mon alpha 7 pour tourner quelques inserts de la comédienne et de certains insectes. Ensuite, nous avons tourné du mardi au vendredi. Le vendredi matin il a fait vraiment mauvais, nous n’avons donc pas pu faire tous les plans nécessaires. Il a fallu faire une demi-journée de retakes. Finalement, ce n’était pas plus mal parce que nous avons pu faire des plans auxquels je n’avais pas pensé et qui manquaient au montage.
H : En ce qui concerne le cordage ; était-il dissimulé lors du tournage ou effacé en postproduction ?
L.M : Nous avons enlevé vingt cordes en tout en postproduction. Nous avons réussi à dissimuler toutes les autres. Il y avait six cordes en permanence dans l’arbre qui servaient à la technique, aux cordistes à monter des objets, à se monter eux-mêmes, à se déplacer, etc. À vingt-cinq mètres au-dessus du sol il y avait un gros nœud de cordes avec un homme qui réorientait les cordes pour les faire glisser entre les branches là où il fallait. Nous avions également trois machinos cordistes qui assuraient tout le monde. Nous avons fait le set up le plus léger possible au niveau des caméras, cela restait tout de même assez lourd.
Avant chaque prise il fallait cacher toutes les cordes, ainsi que le cordiste qui assurait en permanence la comédienne et ne se tenait pas loin d’elle. Celle-ci avait un harnais caché sous son jean et il fallait se débrouiller pour le faire glisser du côté qui n’était pas visible. C’est pour cela aussi que nous n’avons fait aucun plan américain, mais que des plans tailles. La postproduction a été plutôt facile. Le plan le plus compliqué était celui de la nacelle en 3D, un plan qui a nécessité un mois de travail.
H : Parce que le budget était de combien à peu près ?
L.M : En prenant tout en compte, nous étions à 65 000 euros. En sachant que dans ces 65 000 euros, une partie a servi à planter des arbres. Une idée de génie de la production a été de proposer aux gens qui participaient au KissKissBankBank de financer une association qui plante des arbres. Plus ils donnaient, plus d’arbres pouvaient être plantés.
H : C’est une proposition qui va parfaitement avec la thématique de votre film.
L.M : Exactement. C’était très bien du point de vue marketing. Il y avait différents arbres à différents prix que l’on pouvait planter dans divers endroits dans le monde. On a décidé de le faire dans un endroit où ils ne risquaient pas d’être coupés peu de temps après. Finalement, nous avons planté autour de 600 arbres. L’idée était aussi de contrebalancer le bilan carbone du film. Nous avons également fait de l' éco-prod avec l'utilisation de toilettes sèches, nous avons fait attention aux modes de transports etc.
H : Donc tous les techniciens étaient suspendus dans l’arbre ?
L.M : Non pas tous, uniquement les machinistes et le cadreur. On avait toute une équipe en bas : mon assistante réalisation, mon assistante caméra, la déco, la régie… et il y a pleins de plans qui ont été faits en bas mine de rien.
Les seuls plans où je suis monté, c’était pour les plans tout en haut de l’arbre, lorsque le personnage pleure, s’endort, puis va en haut et regarde. J’ai passé 8h dans l’arbre. Une fois revenu sur le sol, je me suis senti très mal. On ne s’en rend pas compte, mais tu oscilles tout le temps là-haut, on plane. C’est une expérience tout de même incroyable.
H : Avec quelle caméra avez-vous tourné ?
Nous avons tourné en Alexa Mini avec des cailloux (objectifs) qui s’appellent des « Celere ». Une partie des plans a été tournée à l’Alpha 7 et d’autres encore aux Drones, notamment les plans d’introduction, de fins, et lorsqu’on suit l’actrice en haut de l’arbre pour s’élever au-dessus de la canopée. Des plans très compliqués à filmer. Il faut savoir que pour tous les plans en hauteur, nous étions quatre posés sur deux plaques d’1m par 1m50, elles-mêmes posées en diagonale au milieu des branches. La comédienne, elle, se tenait tout en haut sur une seule plaque de 50 par 50 cm.
Il y a une scène avec travelling lorsque l’actrice regarde son téléphone. Les machinistes ont créé un système. Pour cette scène, ils ont accroché un système à trois barres de métal utilisées dans les théâtres pour tenir les projecteurs. Ils l’ont placé entre trois branches sur lesquelles ils ont mis trois pieds de projecteurs. Là-dessus, ils ont attaché une échelle qui permettait de faire rouler un chariot. Cette scène a eu lieu en fin de journée, nous devions attendre le coucher du soleil. La comédienne n’en pouvait plus. Elle a eu le vertige tout le tournage alors que dans cette scène précise elle devait jouer le bien être. Il n’y avait qu’une personne avec elle qui lui tenait la cheville, car en sentant une présence elle cédait beaucoup moins à la panique. Dans le cas contraire, on aurait tout décroché. Le drone devait décoller à cinq minutes à pied de l’arbre sur le bord de la route, mais il n’arrivait pas à la trouver à travers les feuillages. Pendant ce temps je parlais avec ma seconde assistante réalisation avec mon téléphone qui était le seul à capter, et il captait très mal. Les batteries de tous les talkies-walkies nous avaient lâchées. Nous avons donc décidé de changer la manière de tourner le plan. On devait initialement filmer la comédienne avec le soleil dans le dos. Nous avons dû la filmer avec le soleil en face. Moins esthétique, mais au moins on la voyait. Ce plan a pris tellement de temps, la comédienne a commencé à paniquer. J’ai vraiment cru que je la perdais. Elle se recroquevillait et moi je n’avais pas de retour, je n’ai vu les rushs que le lendemain. Pour finir, elle pleurait, mais elle l’a fait. Elle souriait pour le jeu, puis elle est redescendue. C’était une mauvaise expérience pour elle du fait de son vertige et des conditions qui étaient très inconfortables. La comédienne avait des petites baskets et donc selon comment elle était placée, son pied était presque broyé, elle avait des griffures de partout. Elle a donné de son corps.
Ce n’est que lors des re-takes qu’elle a réussi à dépasser sa peur et faire la paix avec son vertige.

H : En voyant le titre de votre film, nous avons directement pensé au Grand Bleu, était-ce volontaire ?
L.M : Il s’agit du titre de Benoît, c’est son idée initiale. Mais je ne pense pas qu’il ait voulu faire une référence au film de Besson. Il a juste décrit ce qui lui faisait face : un immense espace vert.
H : Pensez-vous qu’un film est toujours plus intéressant lorsqu’un propos est développé en fond ?
L.M : Je n’ai pas tout à fait cette approche-là. Je dirais que c’est beaucoup mieux si ça t'aide à rêver. Parce qu’avec un propos qui a été pensé, tu fais de ton film un discours, le support d’une opinion que tu veux partager. Et très souvent, je trouve que ça fait un cinéma trop démonstratif. Je trouve ça plus intéressant quand, à partir des thèmes qui traversent ton histoire, tu es capable de rêver.
H : Il y a une forte différence avec vos œuvres précédentes. Je pense par exemple à l’arbre qui ne fait pas du tout ce qu’on attend de lui. Alors pourquoi cette volonté de brouiller les pistes ?
L.M : Ça a toujours été quelque chose d’extrêmement important pour moi. Avec le fantastique, tu ne dois jamais savoir à la fin si ce que l’on vient de voir ou de lire est véridique ou un rêve. C’est un postulat de base auquel je me raccroche. J’ai été extrêmement fan de Tim Burton, mais j’ai vieilli et ses films ne me parlent plus, même si je revois certains vieux films avec nostalgie aujourd’hui. J’essaie d’être beaucoup plus sur la ligne de brèche entre la folie et le réalisme magique ce qui fait que Maupassant est, pour moi, le maître du fantastique tel que je l’imagine. C’est ce qui m’a intéressé avec ce film quand on avait commencé à l’imaginer, c’était vraiment, pour en revenir à l’arbre, de ne pas savoir si celui-ci est une entité ou une simple projection de l’esprit. On a beaucoup travaillé cette question grâce au son, au sound design du film. Par exemple, les craquements représentent une forme de langage, une façon de parler que pourrait avoir la forêt. Nous voulions faire en sorte que la forêt ait sa propre vie sans que l’on sache si c’est lié au personnage de Jeanne. C’est quelque chose que j’avais déjà expérimenté dans mes précédents courts-métrages.
H : Avec l’arbre il n’y a pas de magie claire et visuelle, vous avez préféré vous concentrer sur l’interaction entre Jeanne et l’arbre.
L.M : C’est vrai. Sans vouloir être hors sujet, j’ai fait Saint-Jacques de Compostelle en entier. Et lors de ce trajet, j’ai beaucoup réfléchi sur les signes, notamment en alchimie. Ils représentent les moments où la nature te parle, d’où l’expression « C’est un signe ». Et aujourd’hui, j’en suis arrivé à un stade dans ma recherche personnelle où je me dis que c’est forcément quelque chose de paradoxal, c’est-à-dire que c’est à la fois de l’ordre du fantastique et la fois de l’ordre psychologique, de quelque chose qui se passe exclusivement dans ta tête. On y est sensible uniquement parce que sur l’instant présent, on est disponible. Je pense que la relation qu’entretient Jeanne avec l’arbre est un peu son Saint-Jacques de Compostelle, en tout cas sur les premières étapes, pas sur l’arrivée.
H : Quelle est donc l’arrivée ?
La différence c’est que je suis arrivé heureux contrairement à elle. Ça a beaucoup surpris le public parce que le personnage arrive en larmes. Elle est épuisée, à bout de souffle et seulement après elle recommence à respirer. C’est une sensation qui m’a traversé au bout de trois semaines de pèlerinage, parce que j’ai enfin appris à respirer. Et, aussi vague que cela puisse être, cette ascension représente un nouveau souffle. Elle se libère et plus elle monte vers les feuilles, plus l’air descend dans ses poumons. Cela dit, je pense que chacun peut y voir la morale qu’il veut, c’est juste un ressenti propre.
H : C’est vrai que l’interprétation est assez ouverte, on peut aussi y voir une sorte de message écologique…
L.M : Bien sûr, c’est aussi une intention du film effectivement.
H : Une dernière question. Quels sont vos projets pour la suite ?
L.M : Comme toujours, ils sont multiples. J’ai un court-métrage que j’ai écrit et que j’aime beaucoup, mais qui a eu un échec aux financements. C’est un peu trash, une sorte de catharsis de la publicité qui est un milieu que je connais très bien. Sinon j’écris deux longs-métrages en ce moment. Ils sont peu avancés, mais j’ai tout de même un synopsis de dix pages pour le premier. Il traite d’une militaire mise à l’isolement dans un bunker pour avoir laissé une recrue mourir lors d’un bizutage. Au fur et à mesure du métrage, celle-ci se libère de l’emprise que l’armée, et notamment le colonel de son régiment, ont sur elle. Au-delà de ça, le bunker est posé sur une ancienne montagne sacrée détruite sous laquelle un monstre rôde.
Le second parle un peu plus de ma première partie de vie, lorsque j’étais dans le domaine du jeu vidéo. Il prend pour axe une jeune fille qui est un génie de Street fighter et dont le père découvre que sa fille joue à ce jeu. On est un peu sur un ton à la Little Miss Sunshine, une comédie un peu déjantée et avec des personnages tous un peu dans leur monde, asociaux, mais qui se soutiennent malgré tout. Celui-là est encore moins avancé.
Il y a aussi un projet qui date d’il y a dix ans, qui est un dessin animé sur Les contes merveilleux. Je suis en train d’en terminer le dossier. L’idée serait d’en faire une série et de travailler avec un illustrateur pendant que je m’occuperai de l’animation en elle-même.
Beaucoup de projets en perspective !
