Au musée du Quai Branly - Jacques Chirac jusqu'au 25/07/21
Les Olmèques. Du mot « Olmán », pays du caoutchouc. Peuple fascinant d’une antiquité éloignée, reconnu comme tel seulement à partir de 1930. Cette rétrospective inédite au musée du Quai Branly nous emmène sur les traces d’une culture, d’une histoire, d’une civilisation dont l’influence s’est étendue sur plus de trois millénaires à travers toute la mésoamérique. Je vous propose donc de partir à la découverte de cette exposition, de cet art et de ses vestiges, accompagné de la douce sonorité des poèmes du mexicain Xavier Villaurrutia.
« Sonámbulo, dormido y despierto a la vez, / en silencio recorro la ciudad sumergida. / ¡ Y dudo ! Y no me atrevo a preguntarme si es / el despertar de un sueño mi vida. / En la noche resuena, como en un mundo hueco, / el ruido de mis prolongados, distantes. / Siento miedo de que no sea sino el eco / de otros pasos ajenos, que pasaron mucho antes. » (1)​​​​​​​
C’est entre 1700 et 400 avant notre ère qu’a prospéré la civilisation Olmèque. Nous ne savons pas grand-chose de cette dernière ; des travaux archéologiques sont toujours en cours et les scientifiques ne s’accordent pas toujours sur la légitimité de certaines découvertes. En effet, personne ne contestera la complexité de mener un travail sur un peuple ayant vécu et prospéré il y a plusieurs milliers d’années.
Commençons notre parcours par la découverte en 1999, de la stèle de Cascajal. Équivalente d’une pierre de rosette pour les Olmèques, les archéologues pensent que les caractères représentés sur cette serpentine seraient les vestiges de la plus ancienne forme d’écriture jamais connue en Amérique. Composée de 62 signes plus ou moins reconnaissables (nous pouvons notamment apercevoir des plantes ou encore du maïs), cette forme d’écriture semble posséder un sens de lecture structuré. Toutefois, celle-ci demeure encore à ce jour indéchiffrable…
« Siento cómo se besan / y juntan para siempre sus orillas / las islas que flotaban en mi cuerpo ; / cómo el agua y la sangre / son otra vez la misma agua marina, / y cómo se hiela primero / y luego se vuelve cristal / y luego duro mármol, / hasta inmovilizarme en el tiempo más angustioso y lento, / con la vida secreta, muda e imperceptible / del mineral, del tronco, de la estatua. »​​​​​​​ (2)
Le statuaire est très important dans la compréhension de cette civilisation. D’énormes têtes sont exhumées dans certains sites archéologiques, autrefois centres urbains des plus importants. San Lorenzo est l’un d’eux. Située dans l’état de Veracruz au Mexique, elle était, avec La Venta et Tres Zapotes, l’une des trois villes majeures de l’époque. Elle est fouillée à partir de 1862 suite à la découverte de têtes colossales. Dix-sept ont depuis été mises au jour. Elles sont qualifiées de colossales d’abord pour leur taille allant de 1m45 à 3m40, pour leur poids pouvant atteindre jusqu’à 50 tonnes, mais aussi pour leurs ressemblances. Elles ont toutes un visage carré, des mâchoires puissantes et sont toutes coiffées d’un casque. Représentations de souverains ? De dieux ? Qui sait ?
« Correr hacia la estatua y encontrar sólo el grito, / querer tocar el grito y sólo hallar el eco, / querer asir el eco y encontrar sólo el muro / y correr hacia el muro y tocar un espejo. » (3)​​​​​​​
La Mujer Escarificada, quant à elle, est une statue de femme scarifiée, brisée intentionnellement, ayant été retrouvée sur le site de Tamtoc, au nord de la plaine côtière du golfe du Mexique. Probablement sculptée vers l’an 200 de notre ère, elle constitue un témoignage important de l’art, mais aussi de la culture sacrificielle, de cette époque. Placée dans un réservoir naturel d’eau en tant qu’offrande, au milieu de calottes de crânes humains, de pierres et de coquillages, elle s’inscrit dans une ancienne tradition rituelle. Nous pouvons remarquer des scarifications corporelles à différents endroits, notamment sur les épaules et les cuisses, qui contrastent avec l’apparente sensualité de cette représentation délicate du corps féminin.
Près de 1000 ans plus tard, c’est un bas-relief monumental, de 6,5 mètres de longueur, qui s’est ajouté au pied du réservoir d’eau. Intitulé « La prêtresse », il représente trois figures féminines, dont les pieds reposent sur des crânes humains. La femme centrale semble attirer vers elle les effluves de sang, jaillissant du cou de ses compagnes décapitées. Terrible vision ? Pas tant que ça. À l’époque, le sang représentait la fertilité, la vie, aussi bien que la mort, dans une vision cyclique du monde.
« Si la sustancia durable del hombre / no es otra sino el miedo ; / y si la vida es un inaplazable / mortal miedo a la muerte, / puesto que ya no puede sentir miedo, / puesto que ya no puede morir, / sólo un muerto, profunda y valerosamente, / puede disponerse a vivir. » (4)
L’exposition du Quai Branly c’est donc 20 tonnes de pierres ayant traversé l’Atlantique, des pierres aux formes et significations diverses, qui nous viennent directement de l’aube de l’humanité. Témoignage intemporel, résistant au passage du temps, tel Ozymandias immortel, l’art olmèque a laissé une empreinte, une trace encore visible, de son passage sur Terre.
(1) "Somnambule, à la fois endormi et en veille, / silencieux je parcours la cité engloutie. / Et je doute ! Et je n’ose me demander si / je m’éveille d’un rêve ou si ma vie est rêve. / Résonne dans la nuit, comme en un monde vain, / la rumeur prolongée, distante de mes pas. / J’ai peur qu’elle ne soit que l’écho d’autres pas / étrangers, qui passèrent en des temps très lointains."
(2) "Je sens comme s’embrassent / et joignent pour toujours leurs rives / les îles qui flottaient dans mon corps ; / comme l’eau et le sang / sont redevenus la même eau marine, / comme d’abord elle se gèle / pour devenir ensuite cristal / puis marbre dur, / jusqu’à me figer dans le temps le plus angoissant, le plus lent, / avec la vie secrète, muette et imperceptible / du minéral, du tronc, de la statue.​​​​​​​"
(3) "Courir vers la statue, ne trouver que le cri, / vouloir toucher le cri, ne trouver que l’écho, / vouloir saisir l’écho et rencontrer un mur / et courir vers le mur et toucher un miroir."
(4) "Si la substance durable de l’homme / n’est autre que la peur ; / et si la vie est une peur mortelle / de la mort impossible à remettre, / étant donné qu’il ne peut plus sentir la peur, / étant donné qu’il ne peut plus mourir, / seul un mort, profondément, courageusement, / peut se disposer à vivre.​​​​​​​"
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