
Dans les usines Amazon, Fern (la protagoniste jouée par Frances McDormand) traverse le hangar en souriant. Une sympathie lie les travailleurs et le contremaître, on a donc plaisir à travailler ensemble. On n’est par ailleurs jamais trop seul avec ses colis puisqu’on rejoint ses camarades à la pause déjeuner et dans les rayons à étiquettes. Images étonnantes des conditions de travail des ouvriers, alors que nous savons que le géant de l’e-commerce exploite sa main-d’œuvre physiquement et psychologiquement. Ici, si le travail chez Amazon est un plaisir parce qu’il rappelle à Fern son ancienne usine dans le temps où son mari était encore en vie. Soit. La réalisatrice ne documente pas le travail en lui-même, ça ne l’intéresse pas. Elle préfère éclipser le corps à la tâche, supprimer les patrons et les chefs qui créent les rapports de force pour se concentrer uniquement sur ses personnages et leurs sentiments face à leur propre existence. En ce sens, la réalisatrice évite la société, car son travail est à l’intérieur des êtres. Pas étonnant que le film se passe dans le désert, loin de toute civilisation, de toute nature florissante : le temps est à l’introspection, à la réponse de l’être au monde. Les rencontres ne donnent lieu à aucune vraie discussion, on assiste plutôt à une suite de témoignages. Chacun raconte sa vie, son parcours, mais personne n’échange réellement d’idée, personne ne débat, il n’y a pas de création collective.
Fern n’est pas seulement une nomade, c’est une ermite. Le seul homme qu’elle aime est mort, elle ne trouve plus aucun désir en personne. Sa sœur lui propose de rester avec elle, Dave lui avoue ses sentiments, mais elle refuse à chaque fois. Il faut qu’elle fasse le deuil de son amour, là est le problème de son existence.
La mort est au centre de presque tous les témoignages. Chaque personnage fait le deuil d’une personne aimée ou se prépare à mourir. Partir et renaître pour mieux faire face à la mort ?

Les acteurs du film sont étonnants, au générique, on se rend compte qu’ils ont le même nom que leur personnage. La promotion du film met en valeur l’aspect documentaire de certaines séquences, nous promettant que les nomades sont vrais et par conséquent, leurs dires aussi. On est alors saisi par la ressemblance des récits de chacun, comme si l’errance de l’être commence lorsqu’il prend conscience de sa finitude. La mort est insupportable et pour ne pas sombrer, il faut retrouver le désir de vivre, aussi éphémère qu’il soit, car il en vaut la peine.
La fin du film est mystérieuse, ouverte à tous les possibles. Fern a-t-elle fait son deuil ? S’apprête-t-elle à suivre la lignée des sages, des vrais nomades qui ont réussi à retrouver le désir de vivre, en communauté ou en union avec la nature ? Ou au contraire, continuera-t-elle à errer comme un fantôme, hantée par ses propres souvenirs qui l’empêchent d’aller vers l’autre, qui l’empêchent de le désirer ? Or, pour vivre, elle en a besoin, que ce soit pour manger, réparer son van, trouver un travail ; l’autre fait partie du monde et représente peut-être le seul accès au bonheur.
