Notamment connue pour ses rôles dans les séries Engrenages et Baron noir, Nathalie Boyer est actuellement au générique du film de Just Philippot La nuée (Semaine de la critique de Cannes 2020) et de Titane de Julia Ducournau (Festival de Cannes 2021). L'Harmattan a eu la chance de la rencontrer chez elle, le 13 juin 2021.

Bonjour Nathalie, merci d’avoir accepté cette interview.
Vous êtes actrice, mais aussi réalisatrice et plus récemment productrice de courts-métrages. Avec toutes ces casquettes, vous sentez-vous toujours autant actrice ?
Oui et non. Si vous voulez, mon métier de comédienne a démarré au sein d'une troupe lorsque j’avais six ans, donc oui c’est en moi quoi qu’il arrive. Mais depuis toute petite j’ai toujours eu à cœur de raconter, de créer mes propres histoires, ce que je n’ai pas encore réalisé. Mon désir premier était de jouer, ce que le cinéma m'apportait comme rêve me transportait. C’est la même raison pour laquelle j'ai eu envie de raconter des histoires et d'y embarquer le public avec moi. Un peu naïvement, je voulais faire ce métier pour leur donner la même sensation de plaisir que j’avais en regardant un film. Même si je me suis toujours sentie actrice, ce métier était irrésistiblement associé à l'écriture et à la réalisation.
Vous dites que vous êtes devenue actrice pour transmettre du plaisir au public. D'où vous vient cette envie ? Est-ce associé à un film en particulier ou une expérience personnelle ?
C’est grâce à ma grand-mère. Je regardais énormément de films avec elle à la télévision, notamment les Belmondo ou les Lino Ventura et beaucoup de classiques américains. J’ai été bercé avec ces films, mais aussi par les premières séries que j’ai vues, Dallas, Au nom de la loiRawhide. Elle aimait regarder le cinéma aussi bien américain que français. Tout ce que je visionnais m'apportait du rêve. Je n'avais qu'une envie, être aussi bien aux côtés du héros que de m'identifier à lui parce que, bien souvent, les rôles féminins n'avaient pas de consistance. Peu de rôles forts psychologiquement ou d'action comme celui de Rocky étaient proposés aux femmes. Tout a évolué dans les années 90 grâce à des personnages tels que Clarice Starling jouée par Jodie Foster dans Le silence des agneaux. Plus récemment, Million dollars baby de Clint Eastwood m’a bouleversée tant par la performance physique que par sa dimension dramaturgique. Dès l'âge de cinq ans, je voulais « faire du cinéma ».
En quoi votre doctorat endroit vous a servi dans votre carrière d'actrice ? Et pourquoi avoir finalement franchi le pas de passer du droit à l’acting ?
Je vous citais la troupe dans laquelle j’ai joué dès mes six ans. Au lycée je participais à l'atelier cinéma, même si celui-ci était assez rudimentaire par manque de matériel pour faire des films. Loin du microcosme parisien et de la sphère cinématographique, je suis rentrée en fac de droit un peu par hasard. D’emblée, ce qui m’y a vraiment plu, fut l’aspect théâtral des cours magistraux dispensés en amphithéâtres et devenir enseignante en droit répondait à un besoin impérieux de transmettre des connaissances tout en assouvissant inconsciemment un désir de représentation devant mes étudiants. Naturellement, ma passion a repris le dessus et je suis devenue intermittente du spectacle. 
Mais j'insiste, je n'ai jamais été actrice après avoir été enseignante en droit : J'ai toujours été actrice ! Il n'y aucune raison de parler d'avant et d'après, une passion ne se détermine pas par des repères temporels, mais avant tout par du désir, de l'envie, un moteur qui a toujours été là et ceci depuis mon enfance.
Être acteur doit être quelque chose que l’on a en soi, en vivre ou non, en être célèbre ou non ne change pas ce fondement. C'est presque un non-sens d'associer la célébrité à ce métier même si un acteur a besoin de reconnaissance dans son travail. Enfin, le cinéma pour moi n'est pas seulement circonscrit au métier d'actrice. Comme je l'ai dit, j'ai toujours voulu écrire et créer des images et, en ce sens, être prof de droit et avocate m'ont beaucoup apporté et enrichi.
Vous avez suivi pas mal de formations aux États-Unis et y avez vécu diverses expériences. Peut-on parler d'une méthode à l'américaine ? Et qu'en avez-vous retiré en tant qu'actrice française ?
Les Américains ont une approche très spécifique du métier d'acteur. Bien sûr, il y a des formations connues et reconnues, mais une en particulier m'a beaucoup apporté dans mon métier d’actrice, celle d'IT New York. La formation repose sur la fameuse méthode de l’Actor Studio, mais elle va au-delà en proposant des techniques et outils très spécifiques. C’est, par exemple, le travail sur la mémoire du personnage et non pas de l’acteur lui-même. Quand on reçoit un scénario, il faut travailler sur ce qu’a vécu le personnage, et bien souvent ce n’est pas dit explicitement. Et cela vaut pour tout type de rôles. Prenons l’exemple d’un rôle de médecin qui annonce une situation tragique à son patient, peut-être que pour le médecin ce ne sera pas aussi tragique que pour son patient, c’est son quotidien, c’est toute la difficulté de l’incarnation. En tout cas, c’est une méthode qui m’a beaucoup aidée dans mes différentes façons d’appréhender un script et des personnages, mais ce n’est pas la seule. Ce qui m’a frappé également aux États-Unis, c’est la discipline et le sérieux des acteurs. Travailler son métier d’acteur c’est comme aller à la salle de sport et c’est un état d'esprit que j’ai du mal à retrouver en France. Mais finalement, travailler son métier quotidiennement, cela consiste en quoi ? C'est un éveil permanent, que ce soit regarder un film, de tous genres, de tous horizons, de toutes époques, travailler sa diction, regarder les gens dans la rue, travailler une langue étrangère, se promener et garder les sensations de la promenade… C'est donc trouver un point d'attache permanent dans ce qui nous entoure, et s'en nourrir. Tous les jours, il faut essayer de trouver ses propres techniques pour se perfectionner dans son métier et entretenir ses acquis. Pour finir sur cette question, ce que je retiens des rencontres avec les Américains, c’est la générosité des acteurs entre eux. Non pas que l’on ne retrouve pas celle-ci en France, mais elle m’a particulièrement marqué outre-Atlantique.
En tant qu’actrice comment abordez-vous votre métier ? Comment choisissez-vous vos rôles et vous y préparez-vous ?
Il y a deux réponses à votre question, quand on me propose un rôle c’est quelque chose de gagné en soi, je ne refuse jamais ou pratiquement jamais parce que si le réalisateur m’a choisi c’est qu’il m’a « vu », me connaît et pense que je peux être le personnage de son film. Donc je vais appliquer la méthode dont nous venons de parler. L’autre réponse c’est que j’aimerais beaucoup endosser des rôles plus physiques. Je ne suis pas sûre d’avoir un potentiel humoristique visuel, donc je tendrais plus vers des personnages à l'humour cynique. Ce qui me motive aussi peut être la personne qui porte le projet. J’aime beaucoup tourner pour de jeunes réalisateurs français qui ont des propositions nouvelles, mais aussi pour des étrangers et pas seulement les Américains, les Asiatiques ont une vision plus qu’intéressante.
Vous avez travaillé sur Engrenages, c’était votre premier rôle important dans votre carrière, comment avez-vous vécu cette première expérience ? 
C’est vrai qu'Engrenages était ma première très grosse expérience de tournage. C’était une expérience unique et je restais le plus longtemps possible sur le plateau, même hors de mes horaires de tournage, pour discuter avec l’équipe technique et les autres acteurs. Il y avait aussi trois réalisateurs différents sur les épisodes, chacun avec des méthodes particulières, donc c’était une richesse incroyable de jouer sous leurs directions. Engrenages restera un repère dans mon parcours d'actrice.
Je vais volontairement faire une petite digression avant de revenir sur votre carrière, car j’aimerais avoir votre avis par rapport à ce qu’a été le mouvement Metoo ou Balance ton porc qui a beaucoup touché le cinéma français. Comment analysez-vous l'impact de ces mouvements sur les plateaux ?
D’une façon générale, je ne suis pas sûre que ce mouvement ait réellement aidé ou changé beaucoup de choses. On peine toujours autant à arrêter les personnes malintentionnées, le mouvement a même pu engendrer un climat de défiance envers les femmes. Néanmoins, le mouvement a permis de favoriser une libération de la parole féminine, mais aussi masculine. C’est un problème beaucoup plus complexe qu’une affaire d’opposition entre des hommes puissants et des femmes fragiles, l’inverse peut aussi exister. Donc sur ce point, je suis persuadée que l’emballement médiatique n’a pas aidé. En revanche, il est indéniable que tout ceci a permis à des femmes talentueuses de s’affirmer comme réalisatrices, scénaristes ou techniciennes, ça c’est le gros point positif de l’après Metoo. Des femmes travaillaient déjà sur ces postes, mais ça a permis un changement important en peu de temps. Cependant, je crois aux compétences et au talent.
Vous êtes au générique de La nuée de Just Philippot, pouvez-vous nous parler de votre rôle et du film en lui-même ?
Je suis d'autant plus fière d’avoir participé à ce film qu'il a été réalisé, en partie, dans ma région natale : l'Auvergne. Sans dévoiler l’intrigue, Just voulait réaliser un film évoquant le milieu agricole et les difficultés que les agriculteurs rencontrent de nos jours. Il a parfaitement su dépeindre à la fois le réalisme des situations avec en toile de fond une ambiance fantastique presque Hitchcockienne avec les sauterelles. Un travail d'équilibriste assez singulier.
L'attrait de mon rôle, la mère d’un adolescent en conflit avec la fille du personnage principal, réside dans la dualité des émotions, entre confrontation et empathie. Une composition intéressante pour un acteur. Par sa bienveillance et son exigence, Just m'a aidé dans la composition de ce rôle.
Une petite anecdote pour le journal ?
C’était au Festival de Cannes 2019. Je voulais absolument voir le dernier film de Joe Carnahan, Boss Level avec Mel Gibson, Naomie Watts et Frank Grillo, dont deux amis journalistes m’avaient parlé. Sauf que la séance cannoise n’était destinée qu’aux distributeurs internationaux. Il ne fallait donc pas seulement un badge spécial, mais être inscrit sur une liste précise et stricte, ce qui n’était pas mon cas. Je me suis donc présentée à l’entrée en disant que j’avais participé au film. La personne de l’accueil m’a demandé d’attendre des représentants de la production et au moment où elle a tourné le dos, je me suis faufilée dans la salle et me suis tranquillement installée. Nous n’étions qu’une dizaine de personnes dans la salle et juste avant le début de la séance, un homme a fait le tour des spectateurs pour vérifier que ceux-ci étaient bien des acheteurs potentiels du film. Il est arrivé vers moi et m’a demandé mon prénom, mon nom et le nom de ma société de distribution. J’ai pris mon plus bel accent américain et j’ai répondu en donnant un nom complètement bidon et… j’ai vu Boss Level (rires). Depuis, j’ai eu l’occasion de discuter avec Joe Carnahan et bien sûr je ne lui ai pas encore raconté les détails de ma présence à la séance, mais ça l'a déjà fait rire. Cette journée cannoise, un peu spéciale, s'est poursuivie avec la Masterclass de Sylvester Stallone durant laquelle le monteur de Quentin Tarantino était assis à côté de moi. On a beaucoup parlé de montage et il m’a offert une place pour aller voir le soir même Rambo en version remixée avec la présence de Stallone. 
J’aimerais maintenant que l’on aborde votre carrière de réalisatrice. Vous avez réalisé plusieurs courts-métrages et notamment Dandelion, couronné du premier prix au Global Short Film Festival de Cannes en 2020. Est-ce que vous pouvez nous parler de la création de ce court-métrage ?
Concrètement, le thème du festival traitant de l'altruisme, d'humanité, de don de soi, m'intéressait. Je souhaitais faire un film et j'en ai parlé à un ami réalisateur Antonio Maria da Silva. Malgré les contraintes et la distance physique que nous imposait le premier confinement et les moyens limités, j'étais seule dans mon bureau de 10 mètres carrés avec un fond vert, on a réussi à sortir un film conforme à nos attentes et désirs, très décalé et onirique. C'était une véritable échappatoire quotidienne puisque je devais me promener en m'imaginant entourée d'animaux sauvages dans une sorte de rêve. Sans le travail remarquable d’Antonio, génie du montage et truquiste hors pair, le projet n'aurait pas vu le jour.
Et en tant que réalisatrice, où allez-vous puiser votre inspiration ?
Mon écriture se nourrit de mon environnement, de mon entourage, de mon vécu. C'est la vie qui m'offre des opportunités, les sujets s'imposent à moi. Il y a trois thèmes qui me tiennent particulièrement à cœur et sur lesquels j'aimerais apporter mon point de vue via la caméra. Le premier concerne les photographes animaliers. Donc un film axé sur les grands espaces, les animaux, les espèces endémiques. Il est en cours d'écriture et c'est le projet qui me tient le plus à cœur. J’ai aussi un projet de comédie dramatique neutre sur les questions féminines que sont la ménopause, l’avortement, les PMA, le corps et le désir. Pour finir, j'aimerais voir au moins une des œuvres de mon ami Jim Fergus, avec qui je parle très régulièrement, adaptée au cinéma, et/ou jouer dans une de ces adaptations. Ce serait une consécration et un aboutissement personnel. Il s'avère qu'il a écrit un de ses personnages romanesques en pensant à moi. Je suis honorée qu’il m’appelle aussi son amie.
Vous vous êtes lancée récemment comme productrice de courts-métrages, pourquoi ?
C'est une question intéressante, elle renvoie à une question d'opportunité et de rencontres. On me sollicite parfois pour des questions juridiques, mais c'est surtout ma préposition à mettre en relation les protagonistes pour la création d'une œuvre qui m'a naturellement amenée à endosser parfois ce rôle de productrice. Je ne conçois pas ma vie autour du cinéma avec ma seule casquette d'actrice. 
Pour finir avec cette interview, tout d’abord merci beaucoup de m’avoir accordé du temps, c’était très intéressant. Tous postes confondus, quels sont vos projets futurs ?
Outre ceux que j’ai évoqués, j’ai un autre projet de documentaire en préparation sur un conservationniste, pour l'instant au Costa Rica. Je compte également réaliser un court-métrage de trois minutes sur la maladie d’Alzheimer, sur une idée originale d’un ami comédien et musicien Fréderic Phelut. J’ai toujours des scripts à écrire en corporate et, même dans ce domaine, je suis gâtée au niveau de l'écriture. Enfin, je coproduis et vais jouer dans le premier court-métrage professionnel d’un jeune réalisateur qui s’appellera Blanchette et les huit sous. Merci beaucoup à vous pour l’interview, c’était un grand plaisir.
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