
Et si vous n’étiez qu’à une petite nuit en train du pays imaginaire ?
Cette perspective aurait de quoi en faire rêver plus d’un. Cependant, oubliez ce que vous pensez savoir. Oubliez les Indiens, les fées, le pouvoir de voler. Dites au revoir à La Plume, Bon zigue, ou encore La Guigne. Bonjours Thomas, Douglas et autres Sweet Heavy.
Le cinéaste indépendant américain Benh Zeitlin, notamment connu pour le notable Les bêtes du sud sauvage (2012) s’attaque au mythe de Peter Pan avec une réinterprétation du roman entièrement du point de vue de Wendy. Le moins que l’on puisse dire c’est que l’ovni qui en découle vaut le coup d’œil.
Sortie il y a plus d’un an aux États-Unis, et bénéficiant d’un accueil plutôt convaincant au festival de Sundance, l’œuvre devrait enfin trouver le chemin des salles françaises le 23 juin 2021. Une bonne nouvelle tant l’onirisme du film sied à un visionnage sur grand écran et dans les meilleures conditions possibles.
Mais revenons au long-métrage. Ici, point de somptueux bâtiments londoniens du début du XXème siècle. Zeitlin ouvre son adaptation dans notre époque contemporaine et dans le sud poisseux des États-Unis profonds. Le message résolument social du cinéaste nous est donc très clairement exposé grâce à ses personnages, dont Wendy et sa famille font partie, qui luttent tous les jours pour leur survie. Aucun adulte ne force les enfants à grandir, la misère qui les entoure s’en charge à leur place. Wendy ne tente donc plus d’échapper uniquement à un destin, mais aussi à un présent. Une approche moderne et ironiquement proche de la situation dans laquelle nous vivons puisque le présent des jeunes a rarement été aussi précaire.
Wendy est un personnage actif et non plus passif comme la plupart des adaptations. C’est elle qui sort à la rencontre de Peter afin de le rejoindre après plusieurs échecs. Elle ne se contente donc plus de se laisser guider par l’enfant volant comme dans le livre, mais lui tient tête, impose ses idées. Wendy a le droit à une sorte de mise à jour de son personnage par rapport à son époque, ce qui rend sa relation avec les autres protagonistes (Peter, Crochet, …) bien plus impactant.
Wendy devient un personnage laconique, empreinte de mélancolie et de rêve qui contraste avec les lieux dans lesquels elle évolue au fur et à mesure de l’œuvre. La réalisation se calque tout naturellement au regard de la jeune fille. Le cinéaste parvient à sublimer des décors en ruines, presque post-apocalyptiques, grâce à une virtuosité des gros plans sur les visages. Lorsque nous sommes avec Wendy, tout passe par le regard des différents protagonistes. Ainsi Peter, mais aussi Crochet sont humanisés, du moins pendant un temps. Lorsque Wendy n’est plus dans une séquence ou ne contrôle plus la situation, la réalisation s’éloigne des personnages et donne l’impression d’accentuer la cruauté des actions et des décors. Une violence psychologique, mais aussi physique qui tranche avec ce que nous venons de décrire précédemment prend alors le dessus, et pourra choquer des spectateurs non préparés puisque les enfants du récit sont directement concernés.

Si le personnage de Wendy est une réussite, que dire de celui de Peter. C’est simple, le long-métrage est surement celui qui adapte le mieux le personnage de base. Alors oui il ne peut pas voler et ne pousse pas son cri de guerre. Toute la force de l’adaptation tient dans la psychologie de Peter. Il est craint, cruel, use de son contrôle sur les autres enfants, et ne prend jamais en compte les conséquences de ses actes. Bien loin du conte à la Disney, Benh Zeitlin reprend parfaitement et presque au trait de caractère près, le personnage décrit dans le livre. Le cinéaste se permet même quelques petites références bien senties au Petit oiseau blanc et à L’habit rouge de Peter Pan, les deux autres livres de Barrie mettant en scène le petit garçon volant et composant une trilogie trop peu connue. Sur cette île, Peter est un gourou, un fantôme qui a le droit de vie ou de mort sur ses sujets. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que celui-ci apparait pour la première fois sous un grand drap le cachant entièrement au moment d’enlever le premier enfant du film.
Au-delà de tout ça, Peter organise son île comme le ferait un dictateur qui favoriserait sa communauté. Les adultes sont considérés comme des parasites par Peter qui décide de les exiler au mépris de toute humanité. Les regroupements d’adultes forment des ghettos, des bidonvilles où les habitants tentent de fuir leurs oppresseurs jusqu’au basculement et à l’émergence d’un leader qui guidera une révolte.
Le parallèle avec notre propre histoire est saisissant puisque ceci peut aisément nous rappeler les épisodes de racisme et de génocide malheureusement encore d’actualité dans notre monde.
Wendy est une sacrée surprise. Hanté par des thèmes finalement proches de la mort ou de sa représentation, le film réussit le pari de dépoussiérer une œuvre de plus de cent ans tout en gardant presque à la perfection l’esprit de ce dernier. Un film à découvrir et qui change des productions américaines des grands studios sans réel intérêt.
